M. Daniel Duplex TAWEMBE Juge et Juge d’instruction aux Tribunaux de Mokolo répond aux questions de Ghislain Kuitchoua, directeur de tribunejustice

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours professionnel depuis votre sortie de l’Ecole Normale de l’Administration et de la Magistrature (ENAM) ?

Je fais partie de la promotion 2007-2009 de la Section Magistrature de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) dont le nom de baptême est « Dignité et Intégrité ». J’ai été intégré dans le corps de la Magistrature par un décret du 08 juillet 2010 (j’ai prêté serment devant la Cour Suprême le 26 août 2010) et nommé Substitut du Procureur de la République près les Tribunaux de Bamenda à la disposition duquel j’avais été mis provisoirement pour emploi quelques mois auparavant. J’ai servi à ce poste jusqu’au 18 décembre 2014 où par un autre décret j’ai été nommé Juge et Juge d’instruction aux Tribunaux de Mokolo, fonction que j’occupe jusqu’à ce jour.

Quels sont les contraintes que vous avez rencontrez lors de votre prise de fonction de juge et Juge d’instruction dans la localité de Mokolo dans l’extrême Nord du Cameroun ?

Les contraintes ou alors les difficultés sont les mêmes rencontrées un peu partout. Elles vont du cadre et des conditions de travail, avec l’insuffisance des bureaux et du matériel de travail de même que du personnel magistrat et non magistrat, notamment au siège,  qui impacte sur le rendement de la juridiction, au contexte d’insécurité dans la région et aussi le niveau d’éducation et d’information des populations pour lesquelles et au nom desquelles la justice est rendue.

Aux Tribunaux de Mokolo, il y a trois magistrats au siège, à savoir le Président et deux juges qui sont cumulativement juges d’instruction. Lorsque l’un de ces derniers à mené une information judiciaire dans une cause qui requiert la mise en place d’une collégialité pour son jugement, il faut impérativement faire recours au Président de la Cour d’appel afin qu’il désigne un juge ad hoc pour compléter le collège. Le département du Mayo Tsanaga est l’un des plus peuplés de la République et connait un contentieux non négligeable, dont la gestion efficiente passe par l’augmentation du personnel magistrat au siège, ce problème ne se posant pas en l’état au Parquet. Par ailleurs, le contexte ne rend pas aisé les transports judiciaires dans les causes où cette mesure d’instruction s’avère nécessaire.

Mokolo étant une ville frontalière du Nigéria, ressentez-vous l’influence du droit Nigérian dans l’exercice de vos fonctions ?

Le département du Mayo Tsanaga est en effet frontalier à la République Fédérale du Nigeria et les exactions de la secte Boko Haram on causé un important mouvement des populations du Nigeria vers le Cameroun. Je dois d’ailleurs préciser que le camp des réfugiés de Minawao est situé dans l’arrondissement de Mokolo. Toutefois, il n’y a aucune influence du droit nigérian dans la région, ou du moins, je ne perçois pas une pareille influence. Les populations, même celles résidant dans les localités reculées et très proches de la frontière, sont parfaitement conscientes que ce sont les lois et règlements de la République du Cameroun qui s’y appliquent et font toujours recours à nos juridictions, parfois avec l’aide des auxiliaires de justice locaux.

Votre expérience professionnelle dans cette ville frontalière change-t-elle votre vision du droit pénal ?

Le droit pénal est un droit de souveraineté qui s’applique de la même manière aux faits notamment commis sur le territoire de la République. Il est d’ailleurs d’interprétation et d’application restrictive. J’ai même envie de dire stricte. Le fait d’être dans une localité frontalière ne change donc pas la vision que j’ai du droit pénal. Néanmoins,  le juge n’étant ni une machine ni un distributeur automatique des peines, Il est évident que lorsqu’il délibère sur une affaire, Il tient en compte un certain nombre de paramètres, dont le contexte, auquel il ne saurait être indifférent

Que diriez-vous à ceux de vos collègues magistrats qui appréhendent une affectation dans des petites localités comme celle de Mokolo?

La République du Cameroun est une et indivisible. Ses citoyens jouissent, dans des conditions d’égalité, des mêmes droit, dont le droit à la Justice. Que l’on soit à Mokolo, Ambam, Yokadouma, Nkambe, on a autant droit à la Justice qu’à Yaoundé, Douala, Nkongsamba ou Bafoussam. Par ailleurs L’ENAM étant « école au service de l’Etat et du citoyen », lorsqu’on y entre, on doit être prêt à servir la République partout où le devoir nous appelle. De pareilles appréhensions, Si elles existent, n’ont donc pas lieu d’être.