Interview de Guillaume Reisacher réalisée par Ghislain Kuitchoua, Directeur de tribunejustice.com
Pouvez-vous nous rappeler votre parcours professionnel en Afrique ?
Malgré mon jeune âge, cela fait déjà plusieurs années que je travaille en Afrique. En effet, avant même d’être diplômé d’HEC, j’étais déjà stagiaire au Cabinet d’avocats Joseph DJOGBENOU, actuel Garde des Sceaux du Bénin, et c’était au début de l’année 2014 ! Par la suite, dès mon diplôme en poche, je suis retourné au Cabinet DJOGBENOU où j’ai travaillé pendant un an et demi, tout d’abord comme collaborateur puis comme Secrétaire Permanent du Centre de Recherches et d’Etudes en Droit et Institutions Judiciaires en Afrique (CREDIJ) où j’ai eu l’occasion d’organiser de nombreuses formation en droit OHADA à l’endroit des professionnels du droit dans plusieurs pays d’Afrique.
En juillet 2015, peu de temps après sa nomination au poste de Premier Ministre du Bénin, j’ai eu l’occasion de rencontrer Lionel ZINSOU qui était alors en train de composer son cabinet ministériel. Après plusieurs échanges, il m’a proposé de rejoindre son cabinet. A tout juste 24 ans, je suis donc devenu Chargé de mission au cabinet du Premier Ministre du Bénin. Il y a d’ailleurs à ce sujet une anecdote assez amusante, Lionel ZINSOU a eu lui-même l’occasion de servir très jeune au Cabinet ministériel de Laurent FABIUS lorsque celui était Premier Ministre de la France.
J’essaye de ne pas faire de parallèle mais j’avoue que cette coïncidence est troublante (sourire). Cette période passionnante pendant laquelle j’ai travaillé aux côtés de Lionel ZINSOU n’a duré que huit mois puisque très rapidement la campagne électorale pour la Présidence du Bénin a commencé et Lionel ZINSOU étant candidat, les activités ministérielles ont été réduites à la portion congrue. J’ai alors eu l’occasion de vivre une campagne électorale de l’intérieur. Je garde un souvenir intense de cette période si particulière où l’euphorie d’une potentielle victoire se mêle constamment aux difficultés que l’on peut rencontrer lorsqu’on est candidat à une élection présidentielle dans un pays comme le Bénin.
En avril 2016, Lionel ZINSOU perd l’élection présidentielle au profit de Patrice TALON, actuel Chef de l’Etat du Bénin. En tant que Premier Ministre, Lionel ZINSOU avait le portefeuille du Plan et du Développement. La victoire de Patrice Talon voit donc l’arrivée d’un nouveau titulaire à ce portefeuille, Abdoulaye BIO TCHANE, actuel Ministre d’Etat chargé du Plan et du Développement du Gouvernement Patrice TALON. Assez rapidement, le Ministre d’Etat BIO TCHANE me propose de poursuivre l’aventure à ses côtés au cabinet ministériel, ce que j’accepte bien volontiers. Pendant près d’une année, j’ai traité de nombreux dossiers en lien notamment avec les questions juridiques et la promotion du partenariat public-privé.
Enfin, au printemps 2017, après presque quatre années passées au Bénin, je décide de quitter temporairement le pays afin d’avoir une expérience en Afrique centrale. Je rejoins alors à l’été, l’Agence Française de Développement de Yaoundé où je m’occupe essentiellement des questions de Gouvernance et des projets avec l’OHADA.
Au cours de ces presque cinq années en Afrique et plus particulièrement au Bénin, j’ai eu l’occasion d’avoir une vie professionnelle très riche, presque inespérée pour un jeune de mon âge. Cette aventure en cabinet ministériel m’a permis de vivre une expérience unique aux côtés d’hommes – Joseph DJOGBENOU, Abdoulaye BIO TCHANE et bien évidemment Lionel ZINSOU – que je qualifie aujourd’hui de véritables mentors.
En parallèle, je m’attache à toujours garder un pied à l’Université et notamment à l’Université d’Abomey-Calavi où je participe dès que mon emploi du temps me le permet aux travaux dirigés et à la correction des examens. J’enseigne également le droit en Université privée.
2- Quelles sont les difficultés concrètes auxquelles vous faites face dans l’environnement professionnel ?
Tout d’abord, je tiens à dire qu’il n’y a pas – à mon sens – de difficultés absolues dans mon environnement professionnel. Si difficultés il y a, elles sont beaucoup plus conjoncturelles.
En effet, j’ai fait très tôt le choix de l’Afrique et en faisant ce choix, je savais très bien que l’environnement professionnel dans lequel j’allais évoluer ne serait pas aussi tracé que si j’avais fait le choix de rejoindre un cabinet d’avocats d’affaires à Paris ou une entreprise à la Défense. Lorsqu’on arrive dans un pays qui n’est pas le sien et qu’on est jeune, a fortiori en Afrique, il faut faire ses preuves et démontrer de quoi on est capable.
Lorsque j’étais en cabinet ministériel notamment, je ressentais assez fortement ce besoin de prouver de quoi j’étais capable. En effet, j’ai eu la chance d’accéder jeune à un poste à forte responsabilité mais cela dans un pays qui n’est pas le mien. Il a donc fallu faire ses preuves et démontrer de quoi j’étais capable et que je n’avais pas « volé » cette place à quelqu’un d’autre.
Il ne m’est pas possible d’évoquer les difficultés que j’ai pu rencontrer sans évoquer le contexte très particulier d’une campagne électorale au Bénin pour moi français de 25 ans. En effet, bien que n’étant pas béninois, je soutenais très fortement Lionel ZINSOU afin qu’il puisse accéder à la Magistrature suprême. Néanmoins très rapidement notre campagne a été polluée par des relents de néocolonialisme et d’influence de la France sur la campagne béninoise. Il a donc fallu que je me mette en retrait pour éviter toute polémique stérile. Cela a probablement était l’événement le plus difficile auquel j’ai dû faire face depuis mon arrivée en Afrique.
Néanmoins, à l’exception de ce cas très particulier, je me sens très à l’aise en Afrique et que cela soit au Bénin ou au Cameroun, je suis pleinement épanoui dans mon environnement professionnel.
3- Pendant vos études universitaires vous vous êtes intéressé au droit OHADA, quels sont les travaux que vous avez effectué concernant ce droit ?
Le choix de me spécialiser en droit OHADA est finalement venu assez tard dans mes études. En effet, au cours de mon cursus universitaire, à l’Université de Strasbourg dans un premier temps puis à la Sorbonne et à HEC, aucun module ne mettait l’accent sur le droit OHADA. Pendant très longtemps, je n’avais même pas connaissance de cet incroyable succès qu’est celui d’avoir réussi à mettre en place un droit des affaires uniformisé dans dix-sept Etats d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Cette tribune est d’ailleurs l’occasion pour moi d’appeler les universitaires et les directeurs d’établissement à prévoir dans certains cursus, notamment en droit des affaires, un enseignement d’initiation au droit OHADA.
En réalité, c’est lors de mon stage au cabinet d’avocats Joseph DJOGBENOU, au début de l’année 2014, que je me suis vraiment intéressé à cette question. Voyant l’intérêt de la matière et l’engouement de plus en plus important pour ce droit riche et innovant, j’ai alors décidé d’écrire un mémoire de recherche sur le statut de l’entreprenant comme outil mis en place par l’OHADA pour appréhender l’économie informelle dans les Etats membres. C’est une question absolument passionnante de constater comment le droit OHADA a su prendre en compte l’une des particularités majeures de l’économie en Afrique qu’est la prédominance dans l’économie du secteur informel.
Au fur et à mesure des années, j’ai également eu l’occasion d’organiser plusieurs formations sur le recouvrement de créances, les suretés ou encore les procédures collectives d’apurement du passif, toujours en droit OHADA. Plus récemment, j’ai également donné une formation à une banque de la place en République Démocratique du Congo sur la gouvernance dans les sociétés commerciales.
Enfin, à la suite de la rédaction de mon mémoire, j’ai décidé de poursuivre un travail de recherche en doctorat. Je travaille actuellement sur la contribution d’un droit moderne des procédures collectives et des suretés à l’investissement dans la zone OHADA.
Mes multiples activités ne me laissent pas forcément le temps que je souhaiterais pour mes travaux de recherche mais dans l’ensemble j’essaye de combiner au mieux, l’activité professionnelle et l’activité académique et universitaire.
4- D’après vous qu’est ce qui justifie ce regain d’intérêt des juristes français au droit OHADA ?
Comme de très nombreux secteurs d’activité, le droit ne peut pas échapper à la montée en puissance de l’Afrique. Même si les difficultés sur le continent restent nombreuses, il n’en demeure pas moins qu’un grand nombre de signaux sont aujourd’hui au vert, notamment en Afrique de l’Est. Pour reprendre une idée chère à Lionel ZINSOU, “l’afroptimisme” est une réalité également pour les professionnels du droit !
Le droit OHADA est aujourd’hui le droit du développement économique de l’Afrique. En effet, le boom économique que connait actuellement l’Afrique ne peut laisser de côté ce droit moderne, efficace et dans l’ensemble adapté aux réalités des économies des Etats membres. En effet, l’OHADA a réussi à mettre en place une intégration juridique ce qui n’a été fait nulle part ailleurs dans le monde jusqu’à aujourd’hui. En effet, si l’Union Européenne à réussi une intégration économique, elle a le plus grand mal à poursuivre vers une intégration juridique. Toutefois aujourd’hui c’est bien en s’inspirant du modèle de l’OHADA que nous sommes actuellement entrain de réfléchir en Europe à un Code Européen des Affaires. La démarche n’est pas aisée mais séduit de plus en plus notamment en France et en Allemagne.
Enfin, je pense également que ce qui fait l’intérêt du droit OHADA c’est sa relative nouveauté. En effet, alors que sur le droit continental tout a déjà été écrit ou presque et que les jurisprudences sont déjà bien établies, le droit OHADA est encore une terre vierge qui ne demande qu’à être défrichée. En effet, la jurisprudence de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage (CCJA) d’Abidjan doit encore être précisée dans de nombreux domaines, les sujets de thèse à écrire en droit OHADA sont très nombreux car in fine, par rapport au droit continental, la matière a été très peu explorée.
De plus, un autre intérêt fondamental du droit OHADA est son perpétuel mouvement comme cela peut se voir avec l’adoption toute récente de l’Acte uniforme relatif à la médiation. Un droit dynamique, en phase avec son temps font du droit OHADA un droit qui intéresse de plus en plus les juristes français.
5- A l’horizon 2035, vous aurez sensiblement le même âge que le Président actuel de la France, comment envisagez vous votre avenir professionnel?
En 2035, j’aurais déjà 44 ans (!!), alors que le Président Macron vient d’avoir 40 ans il y a quelques semaines seulement ! Disons plutôt en 2030 alors (sourire)!
Ce n’est vraiment pas une question facile mais je peux déjà dire sans hésiter que la comparaison est plus que flatteuse. En effet – comme beaucoup de jeunes et indépendamment des idées politiques auxquelles on peut ou non adhérer – j’ai vu dans l’élection d’Emmanuel Macron une chance inouïe pour la jeune génération de pouvoir s’exprimer et de faire ces preuves aux plus hautes responsabilités. Dans un contexte morose, marqué par un fort risque d’attentats et des difficultés économiques importantes, l’élection d’Emmanuel Macron a été source d’espoir pour beaucoup de gens et j’en fais incontestablement parti.
Loin de moi l’idée de vouloir comparer mon parcours avec celui du Président Macron mais votre question m’oblige à me projeter dans l’avenir. Il est vrai que la politique m’a toujours beaucoup intéressée et je pense, de plus en plus, à faire le grand saut. Néanmoins, je suis de ceux qui ne croient pas aux carrières politiques comme celles que certains barons de la politique française ont pu faire. En effet, il est fondamental pour moi d’avoir une véritable expérience à faire valoir en politique et aujourd’hui c’est précisément ce que je m’emploie à acquérir – mon passage en cabinets d’avocats, en cabinets ministériels et aujourd’hui à l’Agence Française de Développement m’ont incontestablement formé et forgé, et contenue de le faire aujourd’hui. Il s’agit d’expérience que j’envisage par la suite de valoriser.
Il n’en reste pas moins que j’ai une véritable passion pour l’Afrique, plus spécifiquement pour le Bénin, mon pays de cœur, et que pour le moment je m’y sens très bien. Je ne sais pas si dans 10 ans je serais toujours en Afrique mais ce qui est certain c’est que qu’elle que soit la suite de ma carrière, l’Afrique y aura toujours une place très importante.
6- Quels conseils donneriez vous aux jeunes étudiants en droit vivant France qui souhaiterait travailler en Afrique?
De plus en plus de jeunes, voyant mon parcours en Afrique, me questionnent sur les opportunités que le continent peut offrir. J’ai tout le temps la même réponse et elle est assez simple : foncez !
Le premier conseil que je peux donner à ceux qui envisagent une carrière en Afrique c’est de partir sur le terrain. En effet, bien souvent les médias français, et plus généralement occidentaux, peuvent renvoyer une image négative de l’Afrique ou tout du moins une vision erronée. Croire que l’Afrique c’est uniquement la pauvreté, la misère et la famine c’est évidemment une erreur et je crois que rien ne remplace une immersion sur le terrain, à l’image du stage dans le Cabinet d’avocats Joseph DJOGBENOU que j’ai pu faire à Cotonou.
Un autre conseil pourrait également être de prendre le temps d’acquérir en France une expérience et une expertise dans un domaine spécifique pour ensuite pouvoir la “revendre” sur le continent africain. En effet, le marché du travail en Afrique reste quand même assez difficile et il est frappant de voir la corrélation négative qui existe entre le niveau de diplôme et la facilité pour trouver un emploi : le chômage en Afrique est avant tout un chômage de personnes diplômées, c’est eux qui peinent à trouver leur place sur le marché du travail ! Mon conseil serait donc d’acquérir une expérience de quelques années en France afin de se former et de commencer à acquérir des compétences, facilitant ainsi l’accès à un emploi en Afrique.
Enfin, il reste une dernière option – passionnante également – celle d’aller en Afrique, ou de rentrer en Afrique pour ceux dont c’est le continent d’origine, et de créer sur le continent sa propre entreprise, sa start-up ou pourquoi pas son propre cabinet d’avocats. C’est un pari qu’il faut parfois tenter, je connais plusieurs amis, camerounais notamment, qui ont travaillé pendant un temps dans de grands cabinets d’avocats d’affaires à Paris ou ailleurs dans le monde et qui, par la suite, ont décidé de rentrer au pays et d’ouvrir leur propre cabinet !
Toutefois, s’il ne devait y avoir qu’un seul conseil, ça serait celui de tenter et de ne pas avoir peur de prendre des risques – je crois profondément que l’Afrique est le continent de tous les possibles pour ceux qui y croient et qui se donnent les moyens de réussir !
Guillaume REISACHER
Chargé de Projets Gouvernance – Finances Publiques – OHADA à l’Agence Française de Développement de Yaoundé
Membre du Centre de Recherches et d’études en droit et institutions judiciaires en Afrique et de l’UNIDA/OHADA.com